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Regards croisés franco-allemands sur les banlieues



Au moment des émeutes de novembre 2005 dans les banlieues françaises, les médias allemands furent nombreux à s'interroger : quand viendra le tour des quartiers défavorisés de Berlin ou de Hambourg ? Mais il y eut plus de peur que de mal. Pas d'émeutes outre-Rhin. Pourtant, les problèmes rencontrés dans les quartiers en France et en Allemagne présentent certaines similitudes. Pour preuve, la problématique de l'intégration est devenue un sujet de coopération entre les deux pays. Mais c'est surtout les chercheurs qui, des deux côtés du Rhin, s'efforcent de décrypter les problèmes dans une perspective comparative. Ainsi le Centre français Marc Bloch, à Berlin, réunissait il y a quelques jours un congrès de sociologues, dont le quotidien "Süddeutsche Zeitung" s'est fait l'écho (édition du 30 mars 2007). Son thème : "Violences urbaines et protestation de la jeunesse. Perspectives franco-allemandes sur les émeutes urbaines de l'automne de 2005".
Première différence : les jeunes de France et d'Allemagne se révèlent, si l'on peut dire, inégaux en matière d'égalité des chances. "En France, l'école reste le lieu où se réalise la promesse d'égalité entre tous les citoyens, où les diplômes sont les mêmes pour tous", ont affirmé Olaf Groh-Samberg et Ingrid Tucci de l'Institut Allemand de Recherche économique de Berlin. C'est surtout après, à l'entrée sur le marché du travail, que les jeunes des banlieues voient les portes se fermer, quel que soit le diplôme obtenu. En Allemagne, au contraire, leurs camarades n'ont pas besoin de désillusion. La sélection scolaire est précoce, et c'est dès l'âge du collège que "les jeunes Turcs allemands apprennent où est leur place : dehors, en bas et entre eux". "Personne ne leur promet l'égalité", au contraire, rapporte le "Süddeutsche Zeitung".
Pourtant, malgré le très faible taux de jeunes très diplômés chez les Allemands d'origine turque, la comparaison franco-allemande semble donner l'avantage au côté allemand. Le chômage des jeunes y a été plus faible qu'en France ces dernières décennies. La pauvreté est presque deux fois moins répandue chez les jeunes d'Allemagne que chez les Français du même âge. Et la ségrégation est plus forte aux marges des villes françaises qu'à proximité des villes allemandes. Plus vastes que les cités allemandes, les banlieues françaises sont "de facto coupées du reste de la ville", rapporte le quotidien.
Controversée outre-Rhin, la sélection scolaire précoce n'en révèle pas moins des aspects négatifs, si l'on en croit l'analyse du professeur à l'Université Economique de Berlin et spécialiste de la pauvreté Martin Kronauer. A ses yeux, la sélection précoce agit comme une "centrifugeuse". Elle sépare. Elle provoque une émigration sélective qui appauvrit encore les personnes qui n'ont d'autre choix que de demeurer dans ces quartiers. Et, dès lors, rien d'étonnant à ce que ces derniers en viennent à anticiper l'absence de perspectives et, partant à la renforcer. Un comportement que l'on retrouve de l'autre côté du Rhin. Lors du colloque, un jeune habitant de la Cité des 4.000, à Saint-Denis, a expliqué aux participants que les jeunes d'Argenteuil se reconnaissaient davantage dans le terme de "racaille", quand ceux de la Cité des 4.000 s'identifieraient plutôt à l'idée d'être "nettoyés au Kärcher".
Une identification qui n'est pas sans rappeler l'appropriation affirmative de leur "Négritude" par les noirs des années 1960. Mais avec une différence de taille, a noté le sociologue parisien Olivier Masclet : ces derniers exprimaient des revendications précises, et ils étaient politiquement organisés. Ce n'était pas le cas des jeunes des banlieues durant les émeutes de 2005. Alors, comment interpréter ce que le sociologue décrit comme un "désert" dont les partis politiques et les organisations sociales se sont retirées ? Une expression de vide et d'atonie ? Ou, plus positivement, la possibilité d'une poussée démocratique ?
Cette seconde option est, en tout cas, celle que privilégie Martin Kronauer, du moins sur le plan théorique. Les émeutes relèveraient en général d'une lutte pour la reconnaissance et pour l'égalité des droits qui est susceptible de "donner à la démocratie l'élan nécessaire". A ses yeux, la menace viendrait davantage d'une réaction de repli et d'approbation de la part des exclus dont on rejette les droits. Le sociologue se garde toutefois de sur-interpréter l'attitude des Turcs allemands. Il se refuse à diagnostiquer l'existence de "sociétés parallèles" en Allemagne. Selon lui, toutes les études empiriques réfutent l'idée que les migrants refuseraient massivement de s'intégrer outre-Rhin. Mais si l'on continue à leur refuser l'appartenance sur le long terme, estime-t-il, on risque réellement d'assister à un décrochage sub-culturel.

Le Centre Marc Bloch
Centre franco-allemand de recherche en sciences sociales

La création d’un Centre franco-allemand en sciences sociales a été décidée conjointement par les gouvernements français et allemand dès le lendemain de la chute du Mur de Berlin. Fondé le 9 décembre 1992 et inauguré le 8 septembre 1994, le Centre a été placé sous le patronage de l’historien Marc Bloch. Situé dans une perspective pluridisciplinaire, le Centre accueille toutes les disciplines des Sciences Sociales, notamment : Géographie, Histoire, Science Politique et Sociologie. La dimension d’intégration franco-allemande du Centre est constitutive de son originalité. Enjeu scientifique, intellectuel et politique, elle s’insère dans une perspective d’extension européenne. Le Centre travaille ainsi avec des institutions et des équipes de recherche implantées dans différents pays d’Europe, notamment en Hongrie, en Pologne et en République Tchèque...
- voir le site du Centre Marc Bloch

Mardi 03 Avril 2007
Ambassade d'Allemagne

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