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Le regard des ' valides ' sur la personne



par Maudy PIOT, Présidente de l'AFDFA -
J'ai utilisé intentionnellement le mot « regard » dans le titre de cet exposé pour mettre en évidence la différence qui existe entre voir et regarder. Voir et regarder sont deux entités différentes. La plupart du temps, dans le langage courant, on utilise indifféremment l'un ou l'autre terme sans se poser de question. Cependant, voir est un acte cognitif et regarder est un acte affectif. L'information que donne le voir passe par le cerveau qui, bien conditionné, va nous apporter une information du type : ceci est une porte, cela est un vase, un chien etc. Voir est un acte évident, banal, quasi instantané, et pourtant tellement complexe ! Voir n'est jamais un acte isolé ; il se rattache toujours aux autres fonctions de l'organisme, mais aussi du psychisme. Le regard ne renvoie pas à une perception, mais à une relation à l'autre et à soi-même.

Le passant qui se hâte ou qui flâne sur les pavés de la ville voit – ou ne voit pas – la personne handicapée. Il ne la regarde pas. Il passe… C'est le choc de la rencontre avec l'insolite qui va l'obliger à passer du voir au regarder. Que lui renvoie la perception de l'image vue ? Quelque chose « qui ne va pas », quelque chose de pas normal, quelque chose ou quelqu'un qui déroge à la norme. Le passant qui passe ne regarde pas. Il s'en va ; ou bien pris de remords ou de compassion, il va regarder.

Le sujet dit normal se déplace sur la route de la vie avec ses convictions, ses catégories, ses références, sa générosité et sa maladresse comme tout un chacun. Le choc de la rencontre avec une personne en situation de handicap dépasse ce qu'il peut formuler. Il est dépassé par les réactions de son inconscient, lieu de l'inconnu et de ce que l'on ne soupçonne pas. (Pour Freud, l'inconscient est l'instance psychique, lieu des représentations refoulées ; Lacan ajoute : l'inconscient est « structuré comme un langage »). Qui d'entre nous peut évaluer le choc de la rencontre entre ces deux mondes si singuliers, celui de la normalité et celui qui n'en est plus ou n'en a jamais été ? Quel regard pose celui qui voit la différence de l'autre ? Va-t-il nier cette différence ? Va-t-il la minimiser ? Va-t-il avoir un sentiment de compassion, de pitié, de générosité, ou de rejet ? La singularité dérange, elle vient rompre l'harmonie des choses bien normées, bien rangées. Elle vient bousculer l'autre, elle vient interpeller notre société.

Celui qui est porteur d'une différence trouble ce monde que l'on voudrait sans défaut, sans bavure. Il vient interpeller l'autre au plus profond de lui-même, réveiller sa culpabilité, le renvoyer à la faute, au péché originel…

Je voudrais essayer, avec beaucoup d'humilité et de précaution, de brosser la tableau de ce que ressent l'Autre face à une personne en situation de handicap.

L'Autre se trouve confronté à sa propre histoire, et à son insu, il va se situer dans sa propre problématique (ce qui ne remet pas en cause sa générosité ni son désir d'être utile). Face au manque, à la perte, à la différence, face au fauteuil roulant, à la canne blanche, au regard perdu, à la parole difficile, le sujet « supposé complet » se sent interpellé et il veut agir pour réparer tout cela, pour faire justice, pour se sentir meilleur. Il va surmonter son dégoût, car en vérité, le handicap c'est « dégoûtant » ! Il va prendre en charge l'autre, tout lui donner, mais à quel prix ! L'aidant va s'approprier le sujet dépendant, sans mauvaise intention, mais c'est tellement tentant de posséder l'autre, de le guider, de le soumettre à ses propres certitudes : « C'est quand même nous qui savons de quoi il a besoin ! »

- Je vois sur le bord du trottoir un pauvre aveugle qui veut traverser ; je me précipite, je le fais traverser, j'ai accompli une bonne action !
- Je suis dans l'ascenseur avec cette dame en fauteuil roulant, quelqu'un lui pose une question, c'est moi qui répond car moi je sais, je ne suis pas handicapé !
- Ce jeune homme est trisomique, il veut expliquer sa demande, on l'interrompt et quelqu'un d'autre à la langue facile parle à sa place.
De quel droit ? Le seul droit de se croire normal.

Ce sont les personnes en situation de handicap qui savent ce dont elles ont besoin. C'est à elles de conduire leur vie, d'affirmer leurs droits, de les défendre. Depuis des siècles on parle pour le sujet handicapé, on décide pour lui, on lui impose une société qui ne fait aucun cas de sa singularité. On l'accuse de « coûter cher », on lui fait bien remarquer « tout ce qu'on fait pour lui ». Le sujet handicapé est prisonnier de la bonne conscience des gens qui l'entourent, de la lourdeur des mots prononcés pour le désigner, de la culpabilité qu'on lui fait porter, de la dépendance qu'on exige de lui, de la soumission à laquelle on l'oblige. Il faut maîtriser l'anormalité, sinon, comment irait le monde avec toutes ces singularités ?...

Que se passe-t-il donc ? Quelles peurs, quelles angoisses réveillent la différence ? Sous des prétextes divers, le handicap, la difformité, la cécité, la maladie mentale, l'incapacité motrice, la laideur, réveillent ce qu'il y a de plus profond chez l'homme : la peur d'être englouti dans la béance du singulier, d'être détruit par l'absence des normes définies pour et par la masse. La réparation s'impose, c'est ce que l'on apprend dès le plus jeune âge : réparer la faute commise, aider le malheureux ou bien, si c'est trop horrible, l'éliminer… Tous ces sentiments et bien d'autres sont réveillés par la différence et chacun va s'employer à résoudre cette mal-traitance interne, qui par la générosité, qui par l'autorité, par la pitié, la charité etc.

Aujourd'hui, le sujet en situation de handicap a décidé que tout cela suffisait ; il veut crier qu'il est une personne à part entière, citoyen du monde, que sa singularité est une source de richesse, et ce qu'il demande, c'est de prendre ses responsabilités, de prendre la parole, d'exister comme tout un chacun. Cela va rendre plus difficile l'aide que désire lui apporter le « bien normal ». Ce n'est plus d'autorité dont il va être question, mais de partage et d'échange. Plus de pitié, plus de compassion, mais une ouverture, une relation égalitaire, chacun apportant sa différence source de grandes richesses. Le sujet handicapé n'accepte plus de permettre à l'autre de laver sa culpabilité, de croire qu'il a accompli sa B.A. et que cela suffit. Le sujet handicapé veut se battre pour conquérir sa liberté, être un citoyen, un vivant.

Maudy PIOT
Présidente de l'Association Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir
-> Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir

Mercredi 21 Novembre 2007

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